L'alchimiste musical français qui séduit les Chinois

LAURENT CASSAR, membre de la rédaction

13 ans et 24 albums après sa venue en Chine, Djang San s'est fait une place sur la scène underground chinoise. Grâce à ses compositions, fusions de musiques occidentale et chinoise, il écume les festivals aux quatre coins du pays. Présentation d'un artiste hors-norme.

Djang San – de son vrai nom Jean-Sébastien Héry – est un artiste connu et reconnu de la scène musicale underground chinoise. Écouter un de ses albums est une expérience particulière. Loin de la pop chinoise et de la variété anglo-saxonne diffusées sur les radios, ce jeune Bordelais de 33 ans a développé un style très personnel. Il définit lui-même sa musique comme un « croisement interstellaire entre la culture occidentale, chinoise, la musique classique, le rock, le jazz, l'électro et la musique expérimentale. » Son style est en effet inclassable. Le nom d'un de ses derniers albums Music Dumplings (Raviolis de Musique) est un peu une métaphore de ce style hétéroclite, mais néanmoins cohérent : chaque album, chaque morceau a sa propre saveur, mais ils se complètent pour former un ensemble aussi riche et varié que l'est la culture de son pays d'adoption, la Chine.

Explorations culturelle et musicale

Djang San pose le pied en Chine pour la première fois en 2000, pour effectuer un stage linguistique à l'Université normale de Beijing. Il étudie alors le chinois, les relations internationales et la logistique en France. « Beijing était très différent par rapport à aujourd'hui, se rappelle-t-il. Peu de voitures hormis les taxis de marque Xiali à 1,20 yuan le kilomètre (ndlr : 0,15€), peu de buildings, beaucoup plus de hutong (ndlr : les vielles ruelles traditionnelles de Beijing), de petites ruelles, beaucoup moins de gens aussi. Très peu d'étrangers et de bars, une ville beaucoup moins étendue, et beaucoup moins de pollution. » À cette époque, Jean-Sébastien – né dans une famille où la musique était omniprésente – était déjà musicien. « La première fois que je suis venu à Beijing, j'ai découvert un univers artistique et musical intéressant qui m'a poussé à revenir et à explorer plus cet aspect des choses », commente-t-il. L'exploration semble être une notion clé dans le cheminement artistique de Djang San. « Je suis passé d'abord du classique au rock étant jeune, puis à la world music et au jazz, puis au rock encore, puis à la musique expérimentale et finalement à l'électro », dit-il. On peut ressentir les traces de toutes ces étapes dans son style actuel.

Il trouve son inspiration dans son expérience de vie en Chine (qu'il n'a pas l'intention de quitter dans un futur proche). « Il y a une façon de vivre ici que je trouve assez fascinante pour quelqu'un qui vient de l'extérieur. Il y a beaucoup de choses à comprendre. C'est pour moi une sorte d'étude anthropologique au stade où j'en suis, dit-il. Sur certains albums, comme sur Music Dumplings ou Electronic Music for Chinese Restaurants, je me suis inspiré de situations atypiques rencontrées en Chine, comme les vieux qui dansent dans les parcs, et d'endroits que j'ai visités lors de mes participations à des festivals, à Hainan, au Yunnan, à Shenzhen ou à Qingdao par exemple. » On a d'ailleurs l'impression dans plusieurs de ses morceaux qu'il convertit en musique des images et des ambiances, un peu comme un écrivain retranscrirait ce qu'il ressent avec des mots.

Poésie chinoise et zhongruan

Toujours animé d'un esprit de fusion entre musiques chinoise et occidentale, Djang San a joué un rôle très novateur sur la scène underground par l'incorporation de poésie chinoise et l'utilisation expérimentale du zhongruan (un genre de guitare traditionnelle chinoise) dans ses compositions. « J'ai été l'un des premiers étrangers à focaliser une partie de mes compositions sur l'utilisation de la poésie chinoise dans mes musiques, dit-il. Ce que j'aime dans la poésie chinoise, c'est souvent l'idée profonde que peuvent avoir les caractères chinois et leurs doubles sens. Les poèmes chinois sont pour moi la quintessence de la langue chinoise. C'est là que l'on découvre toute la complexité de la pensée chinoise passée et présente. J'utilise en général des poèmes des dynasties Tang et Song. »

Quant au zhongruan, c'est un peu devenu son instrument fétiche. En transformant cet instrument à sa manière, en l'électrisant et en lui appliquant des techniques jazz, rock ou blues, il en a transformé son usage. « J'ai acheté mon premier zhongruan la deuxième fois que je suis venu en Chine, fin 2001. L'idée était, dès le début, d'intégrer des instruments chinois dans mes compositions pour créer une musique différente, explique-t-il. J'ai d'abord fait une utilisation classique et folk de l'instrument, puis je lui ai donné un côté expérimental sur les albums Is it China et Naixin, côté que j'ai commencé à exploiter pleinement à partir de 2010-2011, lorsque j'ai commencé à travailler sur mon projet d'homme-orchestre électronique. » On peut d'ailleurs écouter certains classiques du jazz joués au zhongruan sur sa discographie déjà pléthorique dont les albums sont écoutables et téléchargeables à prix très raisonnable sur Internet. Il a également créé récemment un trio, Djang San + Band, pour jouer sur scène les morceaux qu'il a enregistrés ces dix dernières années avec cet instrument, en y ajoutant des morceaux rock et électro.

Reconnaissance par les Chinois

En 2011, Djang San et son groupe de rock, The Amazing Insurance Salemen, a réussi l'exploit de remporter la grande compétition « Global Battle of the Band » en Chine. « C'est en fait le patron d'un pub de Beijing qui m'a dit que je devais m'inscrire, raconte-t-il. Tout est allé ensuite très vite, nous avons gagné à Beijing contre le groupe Résidence A et d'autres groupes locaux. Ce qui a été notre plus grande surprise, c'est lorsque nous avons gagné à Hong Kong la finale nationale. Nous sommes ensuite allés représenter le rock underground chinois à la finale mondiale à Kuala Lumpur, en Malaisie, en 2012. Bien que nous ayons perdu en Malaisie, nous avons gagné en Chine contre presque 100 groupes, ce qui est déjà un accomplissement en soi, surtout que je ne suis pas Chinois. »

Jean-Sébastien a déjà parcouru la Chine de long en large pour se produire sur scène. Ses coins préférés ? « Certains endroits du Yunnan sont très beaux, notamment Pu'er où l'on fait du thé, et Shuhe, surtout la nuit pour voir les étoiles. Hainan aussi. Comme c'est une île, c'est un peu différent du continent et il y a des plages. J'aime bien certains endroits de Guangzhou aussi. » Toujours stressé avant de monter sur scène, quel que soit le nombre de spectateurs, il donne toujours le maximum quand il s'agit de partager sa musique. « J'essaie de faire quelque chose de différent et de me donner à fond à chaque concert, avec parfois l'impression que je joue peut-être pour la dernière fois. Sur scène, il y a une connexion qui s'opère entre le public et les musiciens, une sorte de communion et d'échange qui s'effectue uniquement au travers de la musique. Ça peut être une expérience assez intense lorsque les bonnes conditions sont réunies. » Habitué aussi bien des concerts dans les grandes métropoles, comme Beijing ou Shanghai, que des festivals en province, il a pu rencontrer tout type de public. « Les spectateurs les plus intéressants sont ceux qui voient un show pour la première fois, qui ne s'imaginent pas que ce que je fais est possible, indique-t-il. Cela fait beaucoup de bien lorsque j'ai l'impression d'aider les gens à ouvrir leur esprit, à leur faire découvrir quelque chose de nouveau. Cela arrive en général dans des régions éloignées des grandes villes, qui ont moins de contact avec l'extérieur. C'est comme un choc culturel, un bon moyen de donner aux gens une chance d'avoir des expériences auditives et visuelles nouvelles. C'est dans ces moments-là que je comprends que je fais quelque chose d'utile, ce qui me pousse à continuer. »

Avec l'arrivée du printemps, c'est la saison des festivals qui commence pour Djang San. Il se produira entre autres les 10 et 12 avril à Beijing dans le cadre des festivals X-nights et Croisements, deux bonnes occasions de découvrir cet artiste atypique, entre Orient et Occident. « Je me considère parfois comme le résultat d'une expérience humaine menée sur moi-même, décrit-il. J'espère que mon expérience donnera envie à d'autres de s'investir dans la compréhension de cultures différentes. Je pense que nous sommes tous responsables de notre propre futur et de celui des gens qui nous entourent. Il faut tenter d'expliquer et de synthétiser le plus de choses possibles, et de partager ses expériences pour permettre une plus grande compréhension entre les peuples. » Si vous voulez faire plus ample connaissance avec Djang San et le contacter, rendez-vous sur son site Internet http://zhangsian.com !

La Chine au présent

http://www.chinatoday.com.cn/french/Culture/article/2014-04/01/content_610990.htm

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