He Sen : Des « fiançailles » avec la peinture

JON BURRIS*

Comme la plupart de ceux qui suivent les artistes contemporains chinois ayant émergé ces 10 ou 15 dernières années, j'en ai catégorisé certains, par sujets ou par style, depuis si longtemps qu'il est souvent étonnant pour moi de les rencontrer en vrai et de réaliser qu'ils produisent un travail complètement différent. Ça a été le cas avec He Sen, à qui j'ai rendu visite fin 2009 dans son studio du quartier des artistes de Beijing, communément appelé Liquor Factory.

En tant que diplômé de l'Académie des beaux-Arts du Sichuan de Chongqing en 1989, Sen aurait facilement pu être lié au niveau de l'esprit, sinon du style, à d'autres peintres du Sichuan, comme Zhao Nengzhi ou Zhang Xiaogang, qui ont trouvé dans l'expressionnisme un moyen de véhiculer des messages à propos des changements rapides de la société post-révolution culturelle. Comme de nombreux jeunes artistes, leurs premiers travaux exprimaient la recherche d'une identité et reflétaient souvent le côté vain de cette quête.

Ayant commencé sa carrière d'artiste professionnel au début des années 1990, le style de peinture de Sen est passé de l'expressionnisme à un style d'influence néo-pop, puis il est revenu à l'expressionnisme, pour finalement embrasser le réalisme, style qu'il utilisa pour créer une série de portraits, souvent controversés, ayant néanmoins récolté un succès commercial. Toile après toile, il se focalisa sur le sujet d'une jeune Chinoise en lingerie, tenant parfois une bouteille de liqueur, parfois une peluche, en général une cigarette à la main, et toujours dans des poses provocatrices. D'innombrables interprétations de ces tableaux furent écrites (principalement des éloges), concernant le thème des excès d'une jeune génération de Chinois au mode de vie hédoniste, dont les artistes contemporains chinois ont eux-mêmes fait l'expérience. Sen préfère dire que ces œuvres représentent seulement une période d'expérimentation de styles picturaux et peut-être une période de maturation qu'il a traversée. « Ils traitaient aussi de la solitude », ajoute-t-il.

En 2009, Sen avait mûri et avait décidé de faire référence à son héritage culturel dans ses peintures. Quand je suis rentré dans son atelier, aussi spacieux que minimaliste, il était rempli d'énormes toiles sur lesquelles étaient représentées des scènes tirées de la littérature chinoise classique, en particulier du livre Le Pèlerinage vers l'Ouest et ses histoires sur le turbulent Roi des Singes. Telles des illustrations de livres pour enfants, les tableaux de He Sen issus de cette série sont figuratifs, pas réalistes dans les couleurs. Leur taille monumentale leur donne une présence que de simples illustrations ne pourraient jamais avoir. Ces toiles sont pleines de détails, et Sen a joué sur la division des tableaux en plusieurs plans, certains étant colorés alors que d'autres sont laissés en noir et blanc, transformant le tout en une étude sur la peinture.

Ces œuvres m'ont laissé l'impression d'un travail hautement intelligent. Ce n'était certainement pas ce que je m'attendais à voir venant d'un artiste ayant été si identifiable par ses peintures érotiques plutôt conventionnelles produites durant la décennie précédente. Il avait dépassé le besoin des peintres de sa génération de dépeindre la vie contemporaine. Sen m'a dit qu'il avait conclu des « fiançailles » avec la peinture et qu'il s'efforçait de présenter de nouvelles façons d'envisager le dessin au pinceau traditionnel. Dans son œuvre, Ma Yuan's Twelve Images of Water, il a créé un triptyque pour montrer trois périodes différentes de l'histoire de la peinture qui, de surcroît, pourraient avoir une corrélation avec la théorie d'un univers parallèle.

J'ai quitté l'atelier de He Sen avec le sentiment qu'il était représentatif de cette génération d'artistes ayant survécu à une période de changements économiques et sociaux inimaginable pour les Occidentaux. Sa génération s'est tout d'abord épanouie dans la liberté pure que constituait l'expérimentation. Puis, elle a appris à se servir du marché pour gagner la liberté financière, permettant à ces artistes de continuer leurs travaux. Vingt ans plus tard, ils sont enfin aptes à étudier l'art sérieusement et à avancer.

*JON BURRIS, photographe et auteur de renom, a écrit sept livres à propos de la photographie et de l'art contemporain. Ses propres photographies font partie de collections privées et institutionnelles dans le monde entier.

 

La Chine au présent

http://www.chinatoday.com.cn/french/Culture/article/2014-04/02/content_611288.htm

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